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Secret des affaires et confidentialité des offres : les limites en référé précontractuel

Auteur
Erwan Sellier
Date
1.9.26

Les entreprises qui répondent à un marché public sont naturellement soucieuses de protéger leurs données commerciales, techniques ou financières sensibles. Mais dans le même temps, la procédure de passation d'un marché public repose tout entière sur le principe d'égalité entre les candidats, qui suppose que chacun dispose, en temps utile, des informations nécessaires à l'élaboration de son offre. Ces deux exigences entrent parfois en tension, et c'est précisément cette tension que le juge du référé précontractuel est amené à trancher.

Le secret des affaires ne constitue donc pas une protection absolue : il cède devant l'obligation, qui pèse sur l'acheteur public, de communiquer sans discrimination les documents nécessaires à l'établissement des offres. Symétriquement, la confidentialité des offres déposées par chaque candidat doit être préservée jusqu'à l'attribution du marché, sous peine de fausser la mise en concurrence.

Cet article présente les limites que la jurisprudence administrative a posées à l'opposabilité du secret des affaires, ainsi que les manquements susceptibles d'être invoqués en référé précontractuel lorsque cette confidentialité est méconnue, dans un sens comme dans l'autre.

Le principe d'égalité entre candidats prime sur le secret des affaires

Le juge administratif a posé le principe selon lequel le secret des affaires ne peut être opposé que dans la limite du respect de l'obligation d'égalité entre les candidats dans la mise en concurrence (CE, 2 juillet 1999, SA Bouygues). Cette formule, désormais classique, signifie que l'acheteur public ne peut se retrancher derrière la protection des données sensibles d'un candidat ou d'un tiers pour refuser de communiquer aux autres candidats les informations dont ils ont besoin pour élaborer une offre satisfaisante.

L'obligation de communiquer les éléments essentiels de la convention

Cette exigence est particulièrement sensible en matière de délégations de service public ou de renouvellement de contrats, lorsque le futur candidat doit reprendre l'exploitation d'un service déjà en cours. Le Conseil d'État a ainsi jugé que constitue une violation du principe d'égalité entre les candidats le fait de ne pas communiquer à tous des éléments essentiels de la convention, leur permettant d'apprécier les charges du cocontractant sortant et d'élaborer une offre satisfaisante (CE, 13 mars 1998, n° 165238, Société transports Galliero).

Ce manquement est fréquemment invoqué lorsque l'acheteur public dispose, au titre de l'exécution du contrat en cours, de données financières ou d'exploitation (masse salariale à reprendre, consommations, statistiques de fréquentation) qu'il ne transmet qu'à certains candidats, ou qu'il ne transmet pas du tout, alors qu'elles conditionnent la construction d'une offre pertinente.

Les limites de l'obligation de communication

Le principe d'égalité n'impose cependant pas à l'acheteur public de contraindre un candidat à communiquer aux autres l'ensemble des informations qu'il détient. Le Conseil d'État a précisé que ne constitue pas un manquement aux obligations de mise en concurrence le fait de refuser de contraindre un candidat à communiquer aux autres les informations qu'il détient, si ces informations ne sont pas nécessaires à l'établissement des offres (CE, 2 juillet 1999, SA Bouygues).

Cette jurisprudence trace ainsi une ligne de partage claire : seules les informations réellement nécessaires à la formulation d'une offre doivent être diffusées, sans discrimination, à l'ensemble des candidats. Des documents financiers jugés inutiles à la formation de l'offre ne relèvent pas de cette obligation, tandis que des documents administratifs communicables à tous, tels que ceux relatifs à la gestion d'un fermier précédent, doivent être transmis. L'acheteur conserve donc une marge d'appréciation, mais celle-ci est strictement encadrée par la finalité poursuivie : permettre à chaque candidat d'élaborer une offre en toute connaissance de cause.

La confidentialité des offres, pendant symétrique du principe d'égalité

Le principe d'égalité entre les candidats ne joue pas seulement en faveur d'une communication plus large des informations : il impose également le respect de la confidentialité des offres déposées par chacun, jusqu'à l'attribution du marché. Le juge du référé précontractuel peut ainsi constater la méconnaissance du principe de confidentialité des offres dès lors que la communication, à toutes les entreprises en compétition, des principales caractéristiques des offres est suffisamment établie et de nature à léser les intérêts du requérant (CE, 14 décembre 2009, n° 328157, Société Lyonnaise des Eaux France).

Cette solution protège les candidats contre le risque qu'un concurrent, informé du contenu de l'offre d'un autre candidat en cours de procédure, adapte sa propre proposition en conséquence — ce qui reviendrait à fausser gravement la comparaison des offres et à rompre l'égalité entre les candidats. La divulgation, même partielle, des prix ou des solutions techniques proposées par un candidat avant la clôture de la consultation ou pendant la négociation constitue donc un manquement susceptible d'être utilement invoqué en référé précontractuel, dès lors qu'il est établi qu'elle a été de nature à léser le requérant.

Comment ces manquements s'invoquent en référé précontractuel

Comme pour l'ensemble des manquements aux obligations de publicité et de mise en concurrence, l'invocation d'une atteinte au secret des affaires ou à la confidentialité des offres est soumise à la jurisprudence SMIRGEOMES : il ne suffit pas d'établir l'existence du manquement, encore faut-il démontrer qu'il a été susceptible de léser le requérant, ou d'avantager, même indirectement, un concurrent. Ce lien de causalité, apprécié avec souplesse par le juge, doit néanmoins être étayé par des éléments concrets — échanges de courriers, procès-verbaux de réunion, documents remis à certains candidats et non à d'autres.

L'entreprise qui s'estime victime d'une rupture d'égalité, qu'elle résulte d'une communication insuffisante d'informations nécessaires à son offre ou, au contraire, d'une divulgation d'éléments de son offre à ses concurrents, doit agir avant la signature du contrat. Le simulateur référé précontractuel du Cabinet Sellier permet d'identifier rapidement si les faits constatés sont susceptibles de constituer un manquement utilement invocable.

Bonnes pratiques pour préserver ses droits

Pour les candidats à un marché public

La protection de ses droits suppose une vigilance dès le début de la procédure, bien avant que le besoin d'un référé précontractuel ne se fasse sentir.

Marquer les éléments confidentiels dès le dépôt de l'offre. Les données sensibles — prix unitaires, procédés techniques, structures de coûts — doivent être identifiées comme telles dans l'offre déposée. Cette identification n'est pas une garantie absolue, mais elle constitue un point d'appui solide pour invoquer, le cas échéant, une violation de la confidentialité. Elle permet également de délimiter, en cas de litige, les éléments réellement protégés de ceux qui, par nature, ont vocation à être communiqués à l'acheteur.

Documenter systématiquement les échanges avec l'acheteur. Toute demande d'information adressée à l'acheteur, et toute réponse obtenue, doit être tracée. En cas de communication inégale — si vous apprenez qu'un concurrent a reçu des informations qui ne vous ont pas été transmises — cette traçabilité devient la pièce maîtresse du dossier. Les plateformes de dématérialisation conservent en principe l'historique des échanges et des questions-réponses : il convient de les archiver immédiatement après la clôture de la procédure.

Agir sans délai dès la découverte du manquement. Le référé précontractuel doit impérativement être introduit avant la signature du contrat. Dans les procédures formalisées, l'acheteur est tenu de respecter un délai de stand-still de onze jours calendaires entre la notification de l'attribution et la signature (seize jours en cas de notification non électronique). Ce délai est court. Dès que vous disposez d'éléments sérieux laissant supposer une rupture d'égalité dans l'accès à l'information ou une violation de la confidentialité de votre offre, consultez immédiatement un avocat spécialisé.

Ne pas confondre droit d'accès post-contractuel et référé précontractuel. Après la signature du contrat, vous pouvez demander communication des documents relatifs à la procédure (offre retenue, rapport d'analyse, procès-verbal de la commission) via une demande CADA. Cette voie est utile pour préparer un éventuel recours indemnitaire, mais elle ne remplace pas le référé précontractuel — qui seul permet d'obtenir l'annulation de la procédure avant signature.

Pour les acheteurs publics

Centraliser et simultanéiser toutes les communications. Toute réponse à une demande de précision formulée par un candidat doit être diffusée simultanément à l'ensemble des candidats admis à soumissionner, par l'intermédiaire de la plateforme de dématérialisation. Une réponse transmise à un seul candidat — même par erreur, même par voie de courriel informel — constitue un manquement au principe d'égalité susceptible d'être utilement invoqué en référé précontractuel.

Identifier en amont les données communicables en cas de reprise de marché. Lorsque le futur contrat implique la reprise d'une activité exercée par un titulaire sortant, l'acheteur doit anticiper la question des données à communiquer aux candidats. Les informations nécessaires à l'élaboration d'une offre pertinente — masse salariale, volumes d'activité, état des équipements — doivent être recueillies auprès du titulaire sortant et diffusées à tous, indépendamment des éventuelles réserves de confidentialité de celui-ci. Le secret des affaires du sortant ne peut faire obstacle à cette obligation dès lors que les informations sont nécessaires à la formation des offres.

Sécuriser la phase de négociation. Dans les procédures avec négociation (procédure concurrentielle avec négociation, dialogue compétitif), l'acheteur doit veiller à ne révéler à aucun candidat les éléments confidentiels des offres des autres participants — obligation expressément prévue à l'article R. 2161-14 du code de la commande publique. Sa méconnaissance expose l'acheteur à la remise en cause de l'ensemble de la procédure.

L'accompagnement du Cabinet Sellier

Le Cabinet Sellier, dirigé par Maître Erwan Sellier, avocat en droit public à Lille, assiste les entreprises confrontées à une atteinte au principe d'égalité dans l'accès à l'information, qu'il s'agisse d'un défaut de communication d'éléments essentiels ou d'une méconnaissance de la confidentialité de leur propre offre. L'analyse de ces situations requiert une lecture précise des échanges intervenus au cours de la procédure et une articulation fine avec les autres manquements aux obligations de publicité et de mise en concurrence susceptibles d'être invoqués.

Pour en savoir plus sur les conditions et les effets du référé précontractuel, consultez la page référé précontractuel du Cabinet, ou notre page dédiée. Vous pouvez également tester votre situation via le simulateur référé précontractuel.

Pour un accompagnement personnalisé, contactez le Cabinet Sellier dès la découverte du manquement, ce contentieux devant impérativement être engagé avant la signature du contrat.

Erwan Sellier
Avocat associé expert en droit public
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